Le livre :
Juichi et Mineko sont mariés depuis quatorze ans. Ils n'ont pas eu d'enfants. La guerre a passé. Juichi s'ennuie dans son mariage, auprès d'une femme qui ne sait que le critiquer, le rabaisser. Il ne se sent pas épanoui, elle reste à la maison, n'a pas de goût, ne fait aucun effort. Comme il se plait à le dire, si elle mettait autant de coeur pour lui qu'elle en met dans ses tricots, il pourrait être heureux. Mineko n'est pas heureuse non plus. Son mari l'a trompée une fois. Elle voudrait plus que ce qu'elle a, mais ne se remet pas en question. Tout est de la faute de son mari. Elle n'a rien à se reprocher, elle est fidèle. C'est alors que Juichi tombe amoureux de Fusako, une jeune veuve. Mais celle-ci part pour Osaka. Le temps passe. Juichi supporte de plus en plus mal de vivre avec Mineko. Il pense sans cesse à Fusako. Le travail le mène pour quelques jours à Osaka, où il peut enfin voir Fusako. Un moment très intime qui scelle leur amour. Mais Juichi retourne à Tokyo hanté par Fusako. Mineko devient soupçonneuse.
Ce que j'en ai pensé :
C'est le deuxième livre d'un auteur japonais que je lis. J'y retrouve la même chose. Pourtant, ces deux livres ont plus de 50 ans d'écart. Je pense que ce que j'ai trouvé dans ce livre n'est pas seulement lié aux japonais. C'est un fait. Je pense aussi que ce livre qui date de 1948 est encore criant de vérité aujourd'hui.
Bien sûr c'est un mariage arrangé. Avant l'entourage arrangeait les mariages. Un mariage de convenance valait mieux que pas de mariage du tout, valait même mieux qu'un mariage d'amour.
Juichi et Mineko n'ont pas appris à se connaitre, à s'apprécier. Ils ont vécu ensemble côte à côte. Pas d'amour, même pas de tendresse, pas de complicité, rien qu'une vie à deux, côte à côté. Ils se sont habitués à vivre ensemble parce qu'ils se sont mariés. Pas d'effort de part et d'autre. Elle n'a jamais essayé d'apprendre à tenir une maison, à faire la cuisine. Elle vit comme elle est, terne. Juichi n'a pas fait d'effort non plus. Il n'a pas motivé sa femme, ne l'a pas encouragé. Ils ont été incapable de se parler, de s'ouvrir l'un à l'autre. Ils sont restés les parfaits étrangers qu'ils étaient lors de leur rencontre.
Alors, Juichi a fait ce que beaucoup font quand ils se sentent enlisés dans leur vie, il a regardé autour de lui, et il a vu en Fusako, la femme dont il avait toujours rêvé. Nous avons dans le livre plus souvent les sentiments de Juichi, plutot que de Mineko. Juichi, même s'il n'aime pas Mineko, même si leur vie n'est qu'un néant, il n'arrive pas à se décider, à se lancer pour être heureux avec Fusako. Il s'entrave. Parce que cela implique trop de choses. Fusako, elle refuse des propositions de mariage, elle vit, elle décide, elle prend des risques. Lui, il n'ose qu'à demi, qu'à couvert.
Quant à Mineko, elle veut garder son mari, mais ne veut pas ouvrir les yeux sur son comportement, elle ne veut pas comprendre qu'elle a sa part de responsabilité sur le fait que Juichi a fini par regarder ailleurs.
Ce livre est très moderne. Les choses ne changent pas. Combien de couple sont ensemble faute de mieux ? Combien de couple se marient parce que c'est dans l'ordre des choses ? Combien de couple restent ensemble alors que l'amour n'est plus, que la tendresse même est partie ?
Je ne parle pas de ces couples qui sont ensemble depuis des décénies, non je parle de couple qui ont un an, deux ans ... trois ans. Je parle de la peur d'être seul, de devoir tout refaire du départ, de devoir aussi et surtout se remettre en question, pour pouvoir mener la vie que l'on souhaite. Alors les gens, à l'image de Juichi et Mineko s'arrangent avec eux même, font contre mauvaise fortune bon coeur ... et rêve d'un ailleurs.
Je sais que le couple est une chose complexe qui demande des compromis, la prise en compte de l'autre. Mais je pense aussi que l'amour, la tendresse, la complicité que l'on porte à l'autre sont des atouts importants pour surmonter les choses. Encore faut-il ne pas se sauver à la première difficulté ?
Pourquoi les êtres humains sont incapables d'une réelle communication ???
Juichi et Mineko ne sont malheureusement qu'un exemple parmi tant d'autres ... même pas une caricature en fait ... une réalité ...
Une autre chose est mise en avant, et pas la moindre, c'est le rôle de la femme, dans le couple et dans la société. Comme dans beaucoup de pays, les hommes partis à la guerre, les femmes ont du travailler. Rare sont celles qui désormais ne sont plus que de simples femmes au foyer. La société japonaise, comme tous les pays occidentalisés a dû faire avec. La femme au foyer disparaît peu à peu. On voit bien l'opposition entre Mineko, la femme au foyer, Fusako, la veuve qui s'assume et Yoshimi, la soeur de Mineko, qui est une femme "moderne", avec un protecteur qui compense son maigre salaire. Nombre de japonaises ont eu un protecteur (comprendre un amant aisé qui subvenait à leur besoin au détriment des épouses de ces derniers). Elles ont dû réinventer leur place dans la société.
Citations :
- Tout en ce monde est balayé par un grand vent de contradictions, et le destin se soucie peu de façonner chaque vie en détail.
- Si les capitalistes au pouvoir n'avaient pas la bonté d'augmenter un peu les salaires dans les plus brefs délais pour que les femmes consentent à s'occuper paisiblement du foyer, comme toute épouse digne de ce nom, ils ne pouvaient espérer avoir des employés modèles.
- Une femme n'avait pas à s'emparer du journal la première. C'était peut-etre une idée féodale, mais lire les nouvelles avant tout le monde faisait partie des prérogatives de l'homme de la maison, continua-t-il à maugréer intérieurement.
- Les lobes des oreilles rougis sous l'effet de la première tasse de whisky, Juichi songea au proverbe : "Rendons à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu." Il trouvait étrange cette coutum de lier ainsi les gens deux par deux en couple, et de les rendre prisonniers d'un environnement étroit dont ils ne pouvaient plus bouger. Il sentait fourmiller au fond de lui le secret désir de devenir un homme indépendant, libéré de son épouse et de sa maison.
- "Mais, de nos jours, y a-t-il encore des femmes pour s'interesser à un homme comme lui, ni riche ni célèbre ?
- Qu'est-ce que vous racontez ? L'amour, ça n'a rien à voir avec la logique. Si l'on décidait qui on aime en fonction de l'argent ou de la gloire, on n'aimerait que des ministres ! Ce n'est pas si simple ...
- Enfin, vous avez beau dire, l'amour, aujourd'hui, si on n'a pas d'argent, ça ne mène nulle part ... Et si j'allais à Osaka voir cett femme ?
- Si elle est à Osaka, il vaudrait mieux lui écrire et déballer tout ce que vous avez sur le coeur. Exigez aussi de votre mari qu'il mette un terme à cette liaison. Plus tôt vous enverrez cette lettre, mieux ce sera. Si vous voulez mon avis, c'est parce que vous tournez sans arrêt votre mari en ridicule que vous en êtes là aujourd'hui. Même Matsuyama a trouvé une femme prête à faire la nurse pour lui, et il paraît qu'il a enfin trouvé du travail ... SI vous croyez que vous pouvez vous reposer sur vos deux oreilles avec un mari comme M. Nakagawa, vous aurez des surprises ! Si vous l'aimez vraiment, il faut agir, et tout de suite !
- Quelqu'un avait dit un jour que la vie humaine consistait seulement à osciller dans un conflit abstrait entre désespoir conscient et désespoir inconscient, et que la plupart de ces désespéréss qu'étaient les hommes vivaient avec une conscience plus ou moins nette de leur propre état et de ses diverses nuances. Juichi, pour sa part, vivait le naufrage de sa vie conjugale avec une conscience embrumée, sans en ressentir un désespoir particulièrement terrible. Il en venait à penser que leur incapacité obstinée à se comprendre, lui et sa femme, avait fini par devenir aussi gênante dans leur vie conjugale que de voir des fils électriques trainer partout dans la maison. Mais les sentiments des deux époux, au cours de leur longue vie conjugale, s'étaient-ils jamais mêlés de façon satisfaisante ? Ce n'était pas sûr. Un mari doit se comporter avec un dévouement total vis-à-vis de sa femme et celle-ci en retour doit faire preuve de dévouement envers son mari, mais Juichi n'était pas sans avoir l'impression que, par instinct masculin, plutôt que de tomber vraiment amoureux de son épouse, il l'avait prise en charge en lisant dans son coeur. Deviner le coeur d'un femme, c'était sombrer dans le désespoir à cause d'elle.
Merci à Ano de m'avoir offert ce livre.