Le livre :
Arthur revient en France, d'abord à Marseille où il est amputé d'une jambe à cause d'un cancer, puis dans les Ardennes, auprès de sa mère et de sa soeur, Isabelle. Sa vie arrive à son terme. Le cancer est bien là, l'amputation n'aura servi qu'à permettre ce retour. Le moignon ne cicatrise pas. Les souffrances, l'ennui, le rejet de cette terre hostile, de cette mère hostile et puis la douceur, l'écoute, la compréhension de cette soeur dévouée qui croit en lui, qui l'accepte envers et contre tout, parce qu'elle l'aime, parce qu'elle l'admire, parce que sans doute, il la fait rêver, ce frère prodige.
Ce que j'en ai pensé :
Sous la forme d'un journal intime écrit par Isabelle, la soeur d'Arthur, Besson nous raconte le retour d'Arthur, qui s'achève avec l'enterrement d'Arthur. Comme dans Se résoudre aux adieux, Besson aura choisi une femme comme narrateur. Un choix qui lui permet une sensibilité, une lucidité qui n'enlève rien à l'amour.
J'ai relevé trois grands axes de lecture : une vision de la fin d'Arthur Rimbaud, puisqu'il s'agit de cet Arthur là, le retour aux sources envers et contre tout dans les Ardennes qui sont à l'image de la mère, hostiles, enfin, l'amour de cette soeur, un amour sans condition.
Philippe Besson, grâce à la documentation et les recherches minutieuses de Jean Jacques Lefrère sur la vie de Rimbaud, et surtout les derniers instants de sa vie, réussit à imaginer, à recréer ce qu'aurait pu être ce rapport entre le frère et la soeur, comment elle vit le retour de celui qu'elle a tant attendu, alors que ce dernier est au seuil de sa mort.
Je ne peux m'empêcher de penser à Schmitt et La part de l'autre, où après avoir mené une enquête minutieuse sur Hitler, il avait choisi de confronter, ce que ce dernier avait été, à ce qu'il avait imaginé que celui-ci aurait pu être si Hitler avait été accepté aux beaux arts.
Je fais ce parallèle, sur l'idée d'imaginer un possible sur la vie de personnages historiques. Imaginer la fin de vie de Rimbaud à travers les yeux de sa soeur, Isabelle, au moment où il revient en France, après ses aventures africaines.
Ce livre est plein de sensibilité, il parle de Rimbaud autrement, de Rimbaud comme d'un nous potentiel.
En lisant ce livre, je me suis dit que Besson avait dû aussi prendre modèle sur les accompagnements vers la mort, aussi appelés soins palliatifs.
Arthur parle de sa vie à Isabelle, il voudrait, à mon sens, qu'elle comprenne, que quelqu'un comprenne ce qu'il est. De son viol par les communards, de son goût pour les hommes, de ce qu'il a trouvé en Afrique, de ce qui l'a poussé à fuir les ardennes ... le rejet de cette terre hostile, froide ... à l'image de la mère. Il aurait voulu qu'une personne au moins sache, soit le témoin de ce qu'il a été, comme chacun de nous le souhaiterait, que la vérité soit dite au moins une fois.
Et puis, finalement, est-ce vraiment Arthur, l'important, dans ce livre ? N'est-ce pas plutôt cette soeur, laissée là, dans les mains d'une mère marâtre, dans une vie d'attente, de l'attente de ce frère qu'elle admire, dont elle espère tant, et surtout la vie, les histoires de vie ?
Elle a sacrifié sa vie, parce qu'elle n'a pas su faire autrement, parce que personne ne lui a montré le chemin. Le retour du frère prodigue, le commencement du journal à cet instant, c'est comme si la vie reprenait espoir en elle, avec le retour du frère. On devine la douceur d'une mère avec lui. Celle qui patiente, écoute, accepte tout, pour accéder à ce frère tant attendu.
Un livre sur l'amour d'une soeur pour son frère aîné, un amour sans condition, si ce n'est celui d'exister, de comprendre l'autre, sans jugement. Un amour qui se veut témoin de ce qu'il a été, sans mensonge, sans excès, juste dire ce qui est.
La lucidité d'Isabelle, son amour, sa compréhension, son dévouement pour son frère, fait d'elle la mémoire d' Arthur, puisqu'à elle, il dira tout.
Et puis comment ne pas parler de cette fuite des Ardennes vers l'Afrique. Fuir la froidure de cette terre hostile, qu'il déteste, qui le tue, dont il se sent prisonnier. Cette terre qui est tellement sa mère, tellement à l'image de sa mère. Une terre sans coeur, sans reconnaissance, dur, transperçante, meurtrière. L'opposition avec les chaleurs africaines, les rencontres, les marques d'amour. Et comme le dit si bien Isabelle à la fin, on retourne toujours à la source, qu'on le veuille ou non. Arthur jusqu'au bout aura fui, fui dans la vie, et fui dans la mort aussi, puisqu'il ira mourir à Marseille, au plus près de l'Afrique et au plus loin des Ardennes, mais qu'il reviendra à la terre qui l'a vu naître, parce que, quoi qu'on fasse, quoi qu'on dise, on n'échappe pas à la source.
Un livre d'une grande sensibilité, jamais pathétique. J'y ai retrouvé le même ton que dans Se résoudre aux adieux.
Une question m'interroge, pourquoi Philippe Besson se met dans la peau d'une femme dans ses narrations ?
Citations :
- Dans notre famille, les hommes ne restent pas. Vrai, quand on y songe, ils n'ont jamais rien fait d'autre que s'éloigner, prendre le large, et s'affranchir de nous, les femmes, condamnées à demeurer au pays, reliées à la terre. Je n'ai cessé de me demander d'où ils tenaient cette attirance pour d'autres ciels, alors que le ciel est le même partout.
- Il faut arranger nos souvenirs. Sans ça, la vie n'est pas supportable.
- Mais s'il tourne le plus petit événement en dérision, n'est-ce pas parce que l'ironie est le seul moyen à sa disposition pour tenir à distance la Faucheuse qu'il aperçoit peut-être, la nuit, dans le repli des rideaux de sa chambre ? En tout cas, cet optimisme dérangeant qu'il nous impose réussirait par instants à nous faire oublier qu'on veille un malade dont la rémission est loin d'être acquise. La bonne nouvelle, c'est qu'il met un peu de lumière et de chaleur dans notre maison, habituellement sombre et froide. Il est un peu de ce soleil qui, d'ordinaire, ne parvient pas à traverser les carreaux, de ce blanc et bleu du ciel qui devient immanquablement gris sur notre carrelage, de cette douceur du dehors qui se transforme en humidité dès le pas de notre porte franchi.
- Je regrette les mots que j'ai inscrits hier dans ce journal. Pour autant, je ne les efface pas. Ces mots, c'est moi aussi. Cette affreuse aigreur, je l'ai réellement ressentie. Il ne serait pas honnête de le nier. Le mal est en chacun de nous, voilà ce que je crois. Et il nous faut le combattre, à chaque instant, sans relâche. Car c'est seulement ainsi qu'on gagne sa place au paradis.
- Il est resté trop longtemps seul avec son secret, avec gravité. Il a laissé le secret grandir puisqu'il ne l'avait pas tué en croyant le dévoiler. Il a laissé la tumeur grossir au-dedans de lui. Maintenant, il lui faut s'en délester, et se dresser sur ses propres décombres.
- Ce n'est pas facile de partir, parce que ce n'est pas naturel. Partir, c'est un arrachement, une manière d'amputation. Rompre, c'est une violence. Dans l'expatriation, on perd nécessairement une part de soi.
- MOI, je ne voudrais pas que cela s'achève ainsi, dans ce mutisme partagé. Je voudrais qu'il y ait des pleurs, des paroles tremblantes, des encouragements, des mains qui se tiennent, des regards qui ne se quittent pas, des cris étouffés, un déchirement, mais non : il n'y a que le silence. Une dernière fois.
- Les hommes ont logiquement constitué la compagnie décisive de son existence. A seize ans, il ne savait rien ou presque. Il se contentait de se sentir des attirances. Il était capable de les localiser. Cela l'a-t-il effrayé ? Moins que je ne le souhaiterais. A dix-sept ans, tout était joué : il avait découvert les étreintes innomables. Il avait appris les gestes inqualifiables. A la fin, comme pour mettre un peu de baume à mon coeur meurtri, il me dit : " Rassure-toi, je me suis bien mal arrangé de mon désir des hommes.".
- Il a choisi tout de suite de conduire son existence à l'instinct, ne se fiant qu'au hasard, à l'envie du moment, à lui-même sans se préoccuper de donner un sens à son destin. Il s'est écarté des routes toutes tracées, il a emprunté des chemins de traverse, au gré de ses désirs ou de ses colères. S'il a cherché quelque chose, il n'a sans doute jamais su poser un nom sur l'objet de cette quête. En vérité, il n'a voulu que le soleil. Il part le rejoindre.