Le livre :
Zdena est emportée dans une raffle ainsi que Pannonique. L'une devient Kapo, l'autre prisonnière. C'est le dernier jeu de téléréalité, "Concentration". On reproduit le procéssus de déshumanisation des SS. Les raffles se font à l'aveugle. Les déportés sont trois lettres et trois chiffres. Chaque matin, les kapos choisissent ceux qui mourront.
Le public se délecte.
Pannonique inspire beauté et respect. Elle refuse pourtant de jouer le jeu. Elle cache tout sentiment qui pourrait la livrer à l'oeil de la caméra. Elle devient cependant LA vedette du jeu.
Ce que j'en ai pensé :
Que peut-être un jour, on en viendra là. Que nous sommes tous voyeurs. Que c'est malsain mais tellement humain. Que c'est en plein dans l'actu. Que les gens s'ennuient tellement dans leur vie qu'ils ont besoin de voir les autres vivre, faire semblant de vivre, pour se réjouir aussi de ne pas être à leur place.
J'avoue, j'ai regardé le premier loft, et pis, j'ai aussi regardé d'un oeil le premier bachelor, et pis le truc avec les zeuropéens, et que voilà, parfois, ma tv est sur ce genre de trucs, qu'en ne coupant pas ma tv, ou en ne changeant pas de chaine je joue le jeu de cette tv à sensation. J'ai jeté un oeil, j'ai eu le temps de me faire une opinion. Les producteurs manipulent les images, les montages, les gens. Tout est biaisé, triché. Ce n'est pas nouveau, mais cela fait recette.
Je ne peux jamais m'empêcher de penser à deux films Le prix du danger, qui est du même ordre, quand la tv réalité montre en direct la chasse à l'homme dont la mort est le but avoué, désiré, salvateur ... et à La mort en direct.
L'humanité, c'est ça. Triste constatation. On se délecte du malheur des autres, trop heureux que leur malheur ne soit pas le notre.
Je me souviens de la sortie Acide Sulfurique, Nothomb n'allait elle pas trop loin. Le livre n'a pas les vagues que l'on prétendait. Et non, les gens ont la mémoire qui les arrange, ils ont la mémoire qu'il leur faut.
C'était osé ça, imaginer les raffles pour un jeu télévisé où le seul crime pour être rafflé c'est d'être humain et de se trouver au mauvais endroit et au mauvais moment.
C'était osé de parler de processus de déshumanisation. Oser de dire que les responsables ne sont pas ceux qui créent mais ceux qui regardent. C'était oser mais si vrai.
Ne rêvons pas, si ce genre d'émission existe, c'est parce qu'il y a un public. Pas de public qui suit, pas d'émission. Toujours plus de sensationnelle, plus de désordre humain, d'humiliation, d'extrême.
Ce qui était osé, c'était de faire des candidats malgré eux. La tv réalité, ce sont des gens qui y vont de leur plein gré. Depuis toutes ces années où l'on nous assène de ce voyeurisme malsain, les candidats savent ce qui les attends. Ils savent que les producteurs détournent les images, font d'eux des "types", manipulent l'opinion, manipulent les votes. Mais non, ils y vont. La soif de la reconnaissance, du gain facile, de la minute de gloire. Pauvres candidats qui sont montrés comme des "riens" (j'utilise ce mot, parce que celui qui me vient à l'esprit n'est pas politiquement correct) ! Ils sont tellement pitoyables qu'ils ne font même plus pitié. Enfin si !!!
Nothomb ne survole pas le sujet. Par contre, comme à son habitude, elle va à l'essentiel. pas besoin d'en faire des tonnes. Parler peu, mais parler juste.
Elle se concentre sur deux personnages, le kapo Zdena et Pannonique. Deux personnalités différentes, attachantes pour des raisons différentes.
Ensuite, elle décortique le processus télévisuel, le processus du sensationnel. Elle met le doigt sur le système télévisuel.
On comprend aisément que son livre n'ait pas été relayé par certaines chaines qui pratiquent à tout va la tv à sensation et la tv réalité. Non, on ne s'étonne pas.
Elle montre aussi que devant l'horreur, les gens ne peuvent s'empêcher de regarder. Prenez un accident de voitures, combien vont ralentir pour voir, pour dire qu'ils ont vu ... parce que cela les rassure, cela les rassure de ne pas être à la place des victimes. Il en est ainsi de l'humanité.
Et que dire des compagnons de tablée de Pannonique avec qui elle partage les tablettes de chocolat que Zdena lui offre. Ils considèrent que c'est un dû, qu'une personne doit toujours se sacrifier pour le bien des autres, alors qu'il serait si simple que chacun mette de la bonne volonté pour que nul ne soit sacrifié pour le bien de tous.
Même si c'est un livre à mettre entre toutes les mains, je crains malheureusement que la société dans laquelle on vit se refuse à voir ce qu'elle fait. Vous savez bien, c'est toujours la faute de l'autre.
Citations :
- Vint le moment où la souffrance des autres ne leur suffit plus ; il leur en fallut le spectacle.
- [Zdena] Elle songea qu'elle n'aurait aucun mal à inspirer la sympathie. C'est une naïveté courante : les gens ne savent pas combien la télévision les enlaidit.
- Pannonique avait vingt ans et le visage le plus sublime qui se pût concevoir. Avant la raffle, elle était étudiante en paléontologie. La passion pour les diplodocus ne lui avait pas laissé trop le temps de se regarder dans les miroirs ni de consacrer à l'amour une si radieuse jeunesse. Son intelligence rendit sa splendeur encore plus terrifiante. Les organisateurs ne tardèrent pas à la repérer et à voir en elle, à raison, un atout majeur de "Concentration". Qu'une fille si belle et si gracieuse fût promise à une mort à laquelle on assisterait en direct créait une tension insoutenable et irrésistible.
- Se laver les mains d'une situation ne signifiait pas que l'on était innocent.
- Pannonique avait encore embelli depuis qu'elle s'était nommée. Son éclat avait accru son éclat. Et puis, on est toujours plus beau quand on est désigné par un terme, quand on a un mot rien que pour soi. Le langage est moins pratique qu'esthétique. Si, voulant parler d'une rose, on ne disposait d'aucun vocable, si l'on devait à chaque fois dire "la chose qui se déploit au printemps et qui sent bon", la chose en question serait beaucoup moins belle. Et quand le mot est un mot luxueux, à savoir un nom, sa mission est de révéler la beauté.
- si tu parles, tu meurs ; si tu ne parles pas, tu meurs. Alors parle et meurs.
- *Nous sommes des êtres humains, nous, des êtres vivants à part entière, nous savons qu'il faut parfois se salir les mains.
*Les mains ? releva Pannonique comme une incongruité. J'aimerais que vous cessiez de me raconter ce que vous auriez fait à ma place. Personne n'est à la place de personne. Quand quelqu'un prend pour vous un risque dont vous seriez incapable, ne prétendez pas comprendre, encore moins le juger.