De Marie Cardinal, 1975.
"Je n'avais jamais pensé à cela, je ne m'étais jamais rendu compte que tout échange de paroles était un fait précieux, représentait un choix. Les mots étaient des étuis, ils contenaient tous une matière vitale.
Les mots pouvaient être des véhicules inoffensifs, des autos tamponneuses multicolores qui s'entrechoquaient dans la vie quotidienne, faisant jaillir des gerbes d'étincelles qui ne blessaient pas.
Les mots pouvaient être des particules vibratiles animant constamment l'existence, ou des cellules se phagocytant, ou des globules se liguant pour avaler goulûment des microbes et repousser les invasions étrangères.
Les mots pouvaient être des blessures ou des cicatrices de blessure, ils pouvaient ressembler à une dent gâtée dans un sourire de plaisir.
Les mots pouvaient aussi être des géants, des rocs profondément enfoncés dans la terre, solides, et grâce auxquels on franchissait des rapides.
Les mots pouvaient être des monstres, les SS de l'inconscient, refoulant la pensée des vivants dans les prisons de l'oubli."