Le livre :
Louise écrit à Clément. Celui-ci l'a quittée sans un mot d'explication. Elle décide de partir de Paris, parce qu'elle pense qu'en s'éloignant de lui, des lieux communs, en allant où ils ne sont pas allés ensemble, elle pansera ses blessures. Elle lui écrit ce qu'elle ressent. Elle refait le chemin à l'envers de leur histoire. Elle remet les choses à leur place. Elle lui écrit ce qu'elle n'a pas pu lui dire, ce qu'il ne lui a pas laissé lui dire.
Ce que j'en ai pensé :
Je remercie Jean-Yves de m'avoir envoyé ce livre. Je suis contente de l'avoir eu aujourd'hui entre les mains, sous les yeux, et pas il y a un an. Quand j'ai fermé le livre lundi soir, j'ai pensé que non, le temps, l'éloignement n'appaise pas les choses. C'est faux de dire qu'avec le temps va, tout s'en va. C'est faux. Ce n'est pas le temps qui efface ou atténue les cicatrices, c'est nous même. Parce que l'on change, parce que l'on ose affronter, parce que l'on ose vivre.
Il faut déjà souligner que ce livre est écrit par un homme. Un homme qui se met dans la peau d'une femme, dans les souffrances intimes d'une femme. Je ne suis pas un homme, et même si j'écris des textes où se mêlent les sexes, j'avoue ne pas être capable d'être dans la tête d'un homme, et pas seulement d'un homme. J'avoue ne pas être en mesure de savoir ce qui se passe dans la tête d'une autre personne, je ne peux qu'imaginer à travers ce que je sais de son vécu ... On ne peut qu'imaginer se mettre à la place de ... mais on n'est jamais à la place de ..
Et pourtant, Philippe Besson a parfaitement retranscrit ce sentiment d'impuissance immense qui peut envahir lors d'une rupture brutale, où l'autre ne nous oppose que son silence, toutes les questions que l'on se pose, toutes ces fois où l'on revit les choses pour comprendre où ça a cloché, à quel moment on a perdu le fil.
Il ne fait pas de Louise une hystérique. Je l'ai trouvé très digne, cette Louise, dans sa souffrance. Je ne l'ai pas trouvé pathétique, je l'ai trouvé humaine. Elle est lucide, sa lucidité s'accentue au fil de l'écriture. Les lettres postées qui n'auront pas de réponses, qui ne seront pas lues sans doute. La dignité aussi, de ne pas supplier l'autre, mais juste d'essayer de comprendre. Comprendre ce qui s'est passé, pour finalement comprendre qu'il n'y a rien à comprendre. Que la vie est ainsi. On se rencontre, on s'aime, et un jour, l'autre part. Souvent sans payer l'addition, sans explication. Il part. Et l'autre subit. L'autre se retrouve seul avec ses sentiments. Seul avec son amour perdu, ses souffrances réelles. Seul avec des sentiments dont il ne sait pas quoi faire. Seul, sans savoir, sans comprendre.
Quand on est cet autre abandonné, on se pose les questions de Louise. On revit tout, comme Louise. L'obsession des musique, des films, des lieux, des gens aussi. Le besoin de ne pas savoir parler autre chose que de l'autre. Le besoin de continuer à vivre au travers de l'autre, pour une raison unique et si humaine : la peur de redevenir un être seul, sans l'autre, la peur de ne savoir comment vivre se redevenir un être seul quand on a été deux. On vit, comme Louise, dans le souvenir de l'autre, par peur de cette solitude revenue. Il faut faire le deuil de l'autre, comme on fait le deuil d'un mort.
Un jour, non pas parce que l'on a oublié l'autre, mais parce que l'on a changé, évolué, on voit cette histoire sous un autre oeil. J'ai apprécié cela dans le livre de P. Besson, le fait que Louise n'accable pas Clément. Elle savait comment il était, elle connaissait les manques "humains" de celui-ci. Elle n'est pas dans une logique de tout est de sa faute à elle, ou tout est de sa faute à lui. Elle comprend bien qu'il y avait des manques entre eux.
J'ai trouvé ce livre humain, digne. Et je pense que ceux qui regardent d'un oeil moqueur ceux qui souffrent dans leur chair d'une rupture, devraient le lire. Ils ne comprendraient peut-etre pas ... et ce serait dommage.
Je me suis demandée comment j'allais abordée l'écriture de cet article, sans tomber dans mon histoire à moi. J'avais peur de ne pas me dissocier de mon vécu.
La fin de ce livre est aussi pleine de vérité. Je suis contente de l'avoir lu maintenant. J'ai refermé le livre avec les yeux humides d'avoir retrouvé des sentiments passés, mais aussi avec le sourire, le sourire de savoir, que ce n'est ni le temps, ni l'éloignement qui aide à la cicatrisation, mais l'évolution de soi, la marche en avant.
Besson le montre, il ne faut pas cristaliser l'histoire, il faut avancer, accepter ... et vivre ... ne pas s'enfermer dans l'amertume, dans les regrets ... et surtout accepter qu'il n'y a souvent pas de réponses ... que la vie est ainsi ...
Citations :
- Pourquoi t'écrire à toi, me diras-tu ? Mais parce que des aproles sans destinataire ne sont pas vraiment des paroles. Sans écho, elles se perdent. C'est comme si elles n'avaient jamais existé. C'est écrire au vent, au désert, à l'abîme. Si personne ne m'écoute, autant continuer à me taire. Quelqu'un doit m'écouter. Et qui mieux que toi ?
- J'ai pensé qu'en m'installant ici, même pour quelques semaines seulement, j'apprendrais à ne plus t'attendre. Que j'en terminerais avec l'attente de toi. Oui, j'ai pensé : ici, il ne viendra pas, non, aucun risque, personne ne frappe à ma porte, je vais donc cesser de sursauter. Et puis, mon téléphone ne fonctionne pas, je n'ai pas souscrit l'abonnement nécessaire, je suis inatteignable. Pas de courrier non plus, pas l'angoisse de la boîte aux lettres qu'on ouvre, de ces enveloppes où jamais ne figure ton écriture.
- Je connais la sonorité de ton rire, les inflexions de ta voix, j'étais capable de déterminer quand tu me mentais, mais je ne disais rien. J'ai passé mon temps à ne rien dire, pour ne pas te blesser, pour ne pas te perdre.
- En réalité, on ne plaint pas tant que ça les abandonnés. Leur peine peut même faire plaisir à voir, quand bien même on ne l'avouera jamais, elle donne du relief au bonheur présent. Ce qu'on ressent tout au plus, c'est de la pitié. Normal, les gens quittés sont pitoyables.
- Tu t'es rappelé que le plus sage est encore de t'en tenir à ta décision ( car le silence est une décision, n'est-ce pas? ) , de ne pas en dévier. Et puis, que m'aurais-tu dit ? La vérité, c'est que tu n'as plus rien à me dire.
- [...] tu es seul, je regarde ta solitude et ta pauvreté, elles me font plaisir, on a les vengeances qu'on peut [...]
- C'est accablant en fait, il se trouve toujours quelqu'un pour te raconter ce que tu ne souhaites pas entendre et qui va téanéantir, pour t'enfoncer un poignard entre les côtes, tout en prétendant n'avoir pour intention que de te secourir.
- La toute première nuit où je t'ai vu dans la jouissance, pourquoi n'en parlerai-je pas ? Il y a eu cet affolement de ton souffle, ton besoin de prendre ma bouche, la désarticulation de ton corps, et surtout, à la seconde précise du plaisir, ce rictus sur ton visage, quelque chose d'enfantin tout à coup, donc de désarmant, ça t'a échappé, tu ne peux pas savoir ce que c'est, cette expression, je n'ai jamais osé te le décrire, quelque chose comme une petite mort délicieuse, mais aussi une manière de timidité, d'excuse, fallait-il y déceler de la gaucherie, une pudeur ?, et puis, ta fatigue aussitôt, un épuisement joyeux, ton soulagement, le brillant de tes yeux dans la nuit.
- Je te dois cette métamorphose, que j'ai conservée. Avant toi, j'étais une personne repliée sur elle-même, effrayée par les autres, je me cachais derrière des lunettes qui mangeaient mon visage, j'invoquais ma myopie, j'avais coupé mes cheveux court, je ressemblais à un garçon, je faisais du journalisme comme d'autres font la guerre, j'avais ce côté militante intransigeante, mais je ne militais pour aucune cause, j'avais l'image de quelqu'un de cérébral et froid, c'est, en effet, à se demander comment tu t'es approché de moi. Tu prétendais qu'on pouvait aisément discerner que j'étais une autre, il suffisait de m'ôter mon armure. Tu disais que je n'étais pas aussi glaçante que je me plaisais à le croire. Tu as fait de moi une femme qui accepte son corps, j'ai retiré mes lunettes, je porte des lentilles désormais, j'ai laissé pousser mes cheveux, tu aimais y passer ta main, je sais choisir des robes légères, des jeans qui montrent mes hanches, des bustiers qui dévoilent mes épaules, j'ai appris à sourire, à éclairer mon visage, je ne mène plus de combat contre des ennemis invisibles, j'aperçois les coups d'oeil qu'on me jette parfois dans la rue, je n'y réponds pas mais je n'y suis pas insensible. Oui, tout cela, que tu m'as donné, ou ce que tu as révélé, je l'ai gardé.
- Il faut aimer les gens beaucoup pour les accepter tels qu'ils sont. Tu ne m'aimais pas assez.
Cette dernière phrase, je ne l'écris pas à la légère. Il y a ça : si tu m'avais accordé suffisamment d'amour, tu n'aurais pas eu peur de moi. Tu nous aurais fait confiance. Il a toujours manqué, entre nous, la confiance totale.