| C'est le 31 août ... le dernier jour du mois ... du moi ... de mon moi d'avant ... de la petite fille ... il faut fermer la porte ... définitivement ... pour pouvoir avancer ... arrêter de survivre et commencer à vivre ... affronter pour de vrai et pas faire semblant ... arrêter de fuir parce que j'ai peur d'avoir mal à la vie ... il le faut ... et c'est maintenant que cela veut sortir ... en fait ... déjà hier soir ... mais ce sera là ... pour le 31 ... le 31 août ... Lisa .. maintenant tu lis ... tu connais un peu l'histoire d'avant ... d'avant toi ... tu connais un peu car avec maman c'est toujours un peu que l'on connaît ... je ne sais pas si tu te souviens la conversation que l'on avait eu à Montréal un soir ... tu avais posé des questions à maman sur son premier mari suite au mariage de Jean-Alexis ... tu avais vu le monstre ... d'ailleurs c'est marrant la vie ... le monstre qu'il est mentalement il l'est aussi devenu physiquement ... Voilà ... ça doit faire quatre ans que j'entends qu'il va mourrir bientôt ... je trouve que le bientôt est long ... c'est dégueulasse de dire ça mais lui c'est un dégueulasse ... lui c'est un pas beau ... un pas beau du dedans et sa mère aussi ... Je n'ai jamais revu mon père depuis plus de vingt ans ... c'est mon choix ... mais en dehors du fait que ce soit mon choix lui n'a jamais essayé de me voir ... ben nan ... c'est normal ... Quand j'ai eu 18 ans j'ai appris qu'à ma naissance il voulait me tuer ... parce qu'il était sûr que j'étais folle ... bon il ne l'a pas fait sinon je n'écrirais pas maintenant ... quand j'ai voulu savoir pourquoi ... la réponse ... tu connais ton père ... c'est marrant ça comme réponse ... le nombre de fois où j'entends ça ... tu sais bien ... tu me connais ... tu sais comment je suis ... ben la plupart du temps nan je sais pas ... et j'aimerai ça avoir de vraies réponses plutôt .... que tu sais ... ben nan je sais pas ... donc je ne sais toujours pas pourquoi il avait dans la tête que je serais folle ... aujourd'hui ... cela n'a plus d'importance ... Lui, c'est un dégueulasse ... pas de la pire espèce ... parce que dans la vie ... il y a toujours pire ... je sais qu'il y a pire ... il y a pire que de voir sa mère enceinte dévaler les escaliers parce que poussée par son mari ... il y a pire que de voir sa mère dormir sur le pas de la porte parce que lui est soul et qu'il fait ses crises de jalousie ... il y a pire que de voir maman partir travailler la figure en sang et lui fier comme un coq ... il y a pire ... Il y a nous ... il y a aussi les coups que nous on a pris ... pas moi ... pas trop moi ... je n'existais pas vraiment ... je me souviens de la dernière volée que j'ai prise ... une fessée avec une planche en bois ... j'ai eu mal aux fesses ... vraiment mal ... c'est la dernière fois que je l'ai vu ... Je me souviens des punitions ... plus vicieuses les unes que les autres ... physiquement et moralement ... finalement passer son dimanche à recopier du Victor Hugo ou du je ne sais quoi ... c'était une punition douce ... J'ai plutôt subi des humiliations morales ... être prise pour une demeurée ce n'est pas facile à assumer ... surtout quand on ne l'est pas ... mon surnom c'était Cadichon comme l'âne dans la comtesse de Ségur ... ben oui ... un âne ... quel connard ! ... Le pire c'est ma soeur aînée qui l'a vécu ... oui ... c'est elle qui a vécu le pire ... et pourtant bizarrement elle, elle ne se rappelle pas ... moi j'ai rien oublié ... peut-être parce que je vivais déjà à côté ... que je regardais déjà autrement ... elle a fait une bêtise ... peu importe ce qu'elle a fait ... cela ne justifiera jamais ce qu'il a fait ... il l'a battu comme un enragé ... j'étais en haut avec mon frère ... serrés l'un contre l'autre ... terrifiés car les murs de la maison tremblaient et on entendait maman crier ... et je suis descendue voir ... et j'ai vu ... j'ai vu le fusil chargé dans le dos de ma soeur ... lui qui la poussait hors de la maison ... et maman accrochée à son cou ... j'ai vu ça ... et je suis remontée ... et je me rappelle plus ... je me rappelle après à l'école ... encore plus d'humiliations pour elle ... car dans l'horreur on ne va jamais assez loin ... J'ai vu des trucs j'en ai subi un peu ... juste un peu ... moins qu'eux beaucoup moins qu'eux ... je ne l'aime pas ... je ne suis pas sûre de l'avoir aimé un jour ... je ne le déteste pas non plus ... ben nan je ne le déteste pas ... je m'en fous de lui ... qu'il crève comment il crévera je m'en fous ... du moment qu'il crève ... et puis sa mère ... une méchante une vraie méchante ... de toute façon ce genre de monstre ne s'invente pas tout seul ... Alors quand il y a trois ans ... mon frère s'est marié moi j'ai pas pu y aller ... je ne voulais pas les voir ... en fait je ne voulais pas qu'il me voient ... je ne voulais pas qu'ils me salissent en me regardant ... et puis ... je ne suis pas sûre que ce jour-là ... je ne serais pas allée lui en coller une ... alors ... je n'y suis pas allée ... mon frère a compris ... son père a trouvé dommage que je ne vienne pas à cause 'du lèger différent' entre lui et moi ... un léger différent ... on croit rêver ... un Hitler qui viendrait dire aux juifs ... franchement bon ... hein on va pas en faire une pendule des six millions de juifs qu'on a tué ... C'est marrant comme ces gens-là ne se remettent jamais en question ... hein c'est marrant ils sont toujours sûrs d'être dans leur bon droit ... tellement sûrs ... et puis sa mère ... et son père aussi ... hum ... pourquoi je ne veux pas les voir ... ben oui hein pourquoi ... parce que ... tout ça c'est à cause d'eux ... ils ont laissé faire ... elle a encouragé ... elle a approuvé ... et tout ... le principe des gens qui battent et des gens battus finalement c'est toujours le même ... c'est normal c'est mérité ... Moi j'ai toujours su que c'était pas normal ... et que les punitions étaient disproportionnées ... mais c'est comme ça ... bourreau et victime ont la même idée c'est normal c'est mérité ... Alors aujourd'hui il peut mourir ... je n'irai pas cracher sur sa tombe ... nan j'irai pas ... j'irai rien pour lui ... jamais ... parce que lui c'est pas mon père c'est un homme un dégueulasse ... et c'est pas mon père ... Tu vois Lisa ... tu ne m'as jamais demandé pourquoi je ne voyais pas mon père ... quand ce soir là à Montréal tu as su qu'il battait tu as dit un truc terrible à maman du haut de tes onze ans ... c'est marrant onze ans comme moi ... tu lui as dit ... j'aurais pris mes enfants et je serais partie ... elle a répondu c'était moi ou eux ... j'ai pensé la vérité sort de la bouche des enfants ... j'ai aussi pensé qu'elle ne devait pas se rendre compte de ce qu'elle te disait devant moi ... Tu sais Lisa ... maman elle a eu le courage de dire stop ...un jour elle a eu le courage de le mettre dehors ... c'était peut-être tard ... mais elle a eu le courage ... à un moment elle a été capable de dire ça suffit ... Je lui en ai voulu à elle ... parce que pour moi lui n'existe pas ... alors quand on a onze ans ... il faut un responsable alors c'était elle j'avais décidé que ce serait elle ... cela a été longtemps elle ... Aujourd'hui je sais qu'elle a fait comme elle a pu ... que c'est pas facile ... que l'on est pas aidé ... que lorsque l'on fait des bêtises ... le jour où il faut les assumer c'est tout seul qu'on les assume ... Lisa ... il ne faut pas juger maman ... il faut juger ceux qui ont laissé faire ... Moi je sais que je ne suis pas comme lui ... que lui je ne l'ai pas en moi ... mais eux ... Tout ça c'est ma vérité à moi ... c'est comme moi je l'ai vécu ... je ne sais pas si c'est bien de le dire ... mais bon ... pour fermer une porte il faut bien mettre derrière tout ce qui doit y rester ... fermer à clef ... bien à clef ... jeter la clef ... et passer à autre chose ... Je n'ai pas de père ... j'ai jamais eu de père ... juste un nom ... |